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Enquête collaborative locale : l’exemple des caméras-piétons

Ayant reçu de la part du ministère de l’intérieur – à la suite du refus du service de presse, et d’une requête CADA – les rapports de 240 communes sur l’expérimentation par leurs polices municipales des caméras-piétons, j’y ai vu l’occasion d’expérimenter une enquête collaborative avec des médias locaux. C’est un projet que je porte depuis quelques mois maintenant et qui ne demandait que de la matière première pour être expérimenté.

Partage des fichiers

La première chose à faire a été de savoir ce que j’avais entre les mains. J’ai reçu 215 fichiers PDF, qui avaient le bonheur d’être plutôt bien nommés et standardisés (par exemple, Rapport CM PM Grosbliederstroff (57).pdf pour la ville de Grosbliederstroff en Moselle). En deux trois opérations (dans le terminal pour copier le nom de l’ensemble des fichiers et dans un tableur pour nettoyer tout ça), je disposais donc d’un tableur avec un rapport par ligne, la commune concernée, et le département. Les rapports sont de qualité et précision différentes et il y a de fortes inégalités en fonction des régions. Certaines préfectures n’ont pas l’air d’avoir fait remonter de rapports : il n’y en a aucun provenant de Côte d’Or et un rapport qu’un journaliste de Sud Ouest avait récupéré à Royan (47), n’est pas dans mon dossier.

Une fois la liste des départements prête, je me suis notamment appuyé sur le réseau data+local pour identifier les rédactions intéressés. Les journalistes sont notamment reliés sur un Slack, où j’ai posté un message détaillant les départements disponibles et rappelant le contexte. J’ai également contacté la rédaction de Marsactu, média en ligne indépendant basé à Marseille (13), ayant quelques fichiers pour les Bouches-du-Rhône.

Collecte et analyse

Des journalistes ont montré leur intérêt et je leur ai envoyé un dossier contenant les bilans établis par les communes de leur zone de travail. La mission principale, outre une lecture des bilans, était de remplir autant que faire se peut un tableau rassemblant le nombre d’enregistrements et le nombre d’extractions et consultations judiciaires. Outre les remontées locales, l’idée était aussi de pouvoir les comparer au niveau régional et national.

Le tableau était aussi alimenté par une liste des autorisations préfectorales établie par le ministère de l’intérieur et croisé avec les infos du Répertoire national des élus (RNE), de l’Insee ou du fichier des policiers municipaux produit par le ministère de l’intérieur (pas mis à jour depuis 2016, mais bon…).

En dehors du remplissage du tableau, chaque rédaction a travaillé dans son coin.

Publication

On a défini une date d’embargo à 9 heures le jeudi 18 avril. La page dédiée à l’enquête sur le site du Panier à salade était en ligne et finalisée la veille. Marsactu a publié à 6 heures et n’a communiqué qu’après 9 heures. Le Parisien a publié vers 10 heures sur le web et le lendemain dans ses pages Île-de-France. D’autres articles seront éventuellement publié dans les jours qui viennent chez d’autres partenaires.

Le bilan éditorial est intéressant : une page web dédiée avec un accès aux différents rapports, plusieurs publications sur le web, des publications dans le print et un peu de reprises en ligne. En terme d’impact, cela reste assez faible, pour l’instant. Il n’y a pas eu beaucoup de reprises, personne ne semble s’être emparé des rapports localement. Mais ça viendra peut-être…

Ce qui a fonctionné

  • Les 215 rapports sont un peu indigestes lus les uns derrière les autres ; le ton un peu formel peut vite être narcoleptique. Une lecture à plusieurs a permis de remarquer et remonter des faits intéressants ; une place leur était dédiée dans le tableau.
  • La publication d’articles se basant sur plusieurs rapports a permis de donner un peu plus de contexte à ces expérimentations. Plusieurs papiers avaient été publiés avant, ne relatant souvent l’expérience que d’une seule commune comme source, où il est difficile de comparer les situations.
  • Ces rapports établis par les mairies sont des documents administratifs, et la loi CADA fonctionne parfois. La mairie de Besançon (25), celle d’Angers (49) ou celle de Saint-Raphaël (83) ainsi que le ministère de l’intérieur avaient refusé de nous communiquer ces documents ; les personnes responsables de l’accès aux documents administratifs dans ces collectivités et administration (PRADA) me les ont finalement envoyé avant même un avis de la CADA.

Ce qui n’a pas (trop) fonctionné

  • Il a été compliqué de trouver une date qui conviennent à tout le monde, et qui permette de tous publier en même temps ou dans un laps de temps réduit. Le mois d’avril est rempli de vacances et les différents médias sont dans des zones différentes, puis ensuite vient le mois de mai perclus à cause des jours fériés et ponts. Peut-être que ça aurait été plus simple en mars. Ce qui fait que plusieurs partenaires intéressés au départ n’ont publié que plusieurs jours après ou que d’autres n’ont pas du tout participé. Par ailleurs, le sujet n’était peut-être pas assez important pour que l’embargo fixé soit vu comme un rendez-vous éditorial.
  • En dehors de la construction du tableau et de la publication en commun, il n’y a pas eu d’autre effort collaboratif. Peut-être qu’il aurait fallu jouer de l’effet de groupe, ou de répétition, pour obtenir des réponses de certains acteurs. Le ministère de l’intérieur et la Cnil n’ont pas répondu précisément aux demandes que j’avais rassemblées pour l’ensemble des partenaires, peut-être un mail de chacun·e des journalistes aurait mis plus de pression.
  • Les articles publiés renvoyaient vers la page sur le site du Panier à salade, permettant d’accéder à tous les rapports. Peut-être aurait-il fallu imaginer un pied d’article plus détaillé chez chaque partenaire, avec des liens vers les articles dans tous les autres médias, et peut-être un cookie, permettant d’avoir des chiffres globaux sur l’ensemble de l’enquête. (La page dédiée a été vue près de 600 fois dans les trois premiers jours après la publication.)
  • Dans ce cas particulier, le matériel a crée un biais, en n’impliquant pas de journalistes couvrant les zones les moins traitées dans les rapports. Peut-être aurait-il fallu trouver d’autres sources pour ne pas dépendre seulement de ceux-ci. Sauf que plus de travail au niveau local demande une conviction plus importante pour rallier des partenaires.

Conclusion

Le travail, au final, a été bien accueilli et repris par d’autres médias. Je n’ai pas encore constaté d’utilisation des rapports ailleurs, pour l’instant. Ça m’a encore plus convaincu de l’utilité d’encourager des collaborations au niveau local. Des initiatives existent déjà, comme data+local, soutenu par Google News Lab – qui réunit les data-journalistes des différents titres de PQR, des enquêtes communes à différents titres d’un même groupe, des déclinaisons d’enquêtes dans les quatre métropoles suivies par Mediacités…

Ce fonctionnement peut s’adapter à de nombreux autres sujets. Et j’aimerais en faire plus régulièrement. Je travaille d’ailleurs actuellement sur deux-trois sujets possibles. L’avantage d’un tel travail collaboratif est qu’il permet une couverture au plus près des lecteurs dans toute la France, mais remise dans un contexte et comparée au niveau national. Les avantages sont nombreux : adapter la couverture aux spécificités régionales, identifier localement – et faire remonter – des solutions pertinentes et intéressantes, dé-jacobiniser certains problèmes, créer un intérêt ponctuel mais important par une publication simultanée dans différents médias…

L’expérience sur les caméras-piétons était intéressante mais entièrement bénévole de mon côté. Je n’ai pas demandé à être payé par les partenaires, ceci risquant de réduire leur intérêt. Développer des enquêtes collaboratives locales demande un peu de moyens : identifier ou récupérer les bases de données intéressantes, pré-enquêter certains sujets, nettoyer les données et les partager, organiser la publication… Quelle organisation utiliser ? Quel médias faire collaborer ? Avec quels moyens fonctionner ? Autant de questions qui restent encore en suspens… Si ça vous intéresse, n’hésitez pas !

Merci en tout cas aux différents journalistes et rédactions qui ont participé !

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