Prisons, surpopulations et données disponibles

Il faudrait un mot pour qualifier un sentiment de joie mêlée de ressentiment quand on passe une journée à bidouiller sur son ordinateur pour arriver à organiser une information qui aurait été si simple à distribuer par l’administration. Joie de parvenir à récupérer une partie importante des données, disséminées dans des fichiers Excel et PDF, à en tirer du sens et à les partager ensuite. Joie de faire la nique à une administration qui ne partage pas facilement ce qu’elle produit. Ressentiment de voir que l’administration fait preuve soit d’incompétence dans la mise à jour de ses informations, soit traîne des pieds pour je ne sais quelles raisons et ne publie pas tout, ou pas souvent.

En décembre 2012, j’avais réalisé une carte de la surpopulation carcérale sur le site du MondeRappel de la vanité de nos efforts, la carte est aujourd’hui assaillie par différentes erreurs d’encodage, de https et autres et n’est plus lisible, mais c’est un autre sujet. Elle présentait à l’époque, pour tous les établissements pénitentiaires, l’étendue de la surpopulation. Au 1er novembre 2012, 67 225 personnes étaient détenues. Les établissements proposaient alors 56 933 places. Si 120 établissements ou quartiers avaient une densité inférieure à 100%, 127 étaient plus ou moins surpeuplés.

Sur la question de la mesure de la surpopulation, je vous recommande la lecture d’un papier de Annie Kensey. Elle évoque notamment l’indicateur du matelas au sol, l’impact des grâces présidentielles collectives et note que «depuis 1990, le nombre de places de détention a toujours été inférieur au nombre de personnes détenues, sauf en 2001 et 2002».

Quand il s’était agi de mettre à jour ces informations, quelques six mois plus tard, alors que la surpopulation ne cessait de croître, nous nous étions rendu compte que l’administration pénitentiaire (AP) ne publiait plus le détail par établissement. Il était même apparu que le fait de l’avoir publié pour le mois de novembre 2012 relevait plutôt d’une erreur. D’ailleurs, dans la foulée de mes échanges avec l’AP, le fichier avait été déréférencé du site et remplacé par un fichier sans aucun détail. Ce qui est drôle, c’est que le fichier original mensuelle_novembre_2012.pdf est toujours en ligne, mais il n’est plus référencé nulle part, comme si ça suffisait. Le fichier disponible en suivant les liens habituels s’appelle quant à lui mensuelle_inTERnet_novembre_2012.pdf et il est raboté de 23 pages.

Les explications d’alors sont finalement maintenant un couplet régulier de la part de l’administration, sur le fait que les données évoluent constamment, qu’il ne s’agit que d’un instantané, que donc les chiffres ne seraient pas destinés à être publiés, qu’il ne faut pas les sortir de leur contexte… L’administration, au lieu de se voir comme médiatrice entre son domaine d’expertise et le citoyen, s’en voit plutôt comme le videur féroce, bras croisés barrant l’accès.

Saisie, la CADA avait rendu un avis positif à la communication du PDF complet – une réponse en juillet pour une saisie courant juin de la même année, le bon vieux temps… Et finalement, le 16 septembre 2013, un fichier PDF complet était mis en ligne sur le site, détaillant la population au 1er septembre, notamment par établissement. Depuis lors, les PDF sont mis en ligne chaque mois. Et des fichiers Excel apparaissent régulièrement sur le site data.gouv.fr. Enfin… Depuis juillet, aucun fichier Excel n’a été mis en ligne…

Les fichiers Excel, les PDF, tant mieux, mais pourquoi ne pas mettre en ligne des fichiers avec des séries longues, facilement réutilisables ? Pourquoi est-ce à moi de passer une journée à en apprendre plus sur Python (il n’y a pas de mauvaise occasion de découvrir les librairies PyPDF2, tabula ou xlrd…) pour récupérer tous les chiffres par établissements dans chacun des fichiers Excel et PDF publiés et les mettre en forme ? Bref, j’ai créé deux fichiers qui existent sûrement déjà ailleurs.

En novembre, pour la première fois, plus de 60 000 places étaient disponibles. 60 139 places exactement. Cela reste néanmoins en dessous du nombre de personnes détenues ces dix dernières années : en janvier 2011, 60 544 personnes étaient détenues en France. Il faut remonter à mars 2007 pour voir moins de 60 000 personnes détenues dans les prisons françaises.

Fin décembre, 123 établissements ou quartiers étaient surpeuplés, et 135 ne l’étaient pas. Mais 46 761 personnes étaient détenues dans un établissement, ou quartier, surpeuplé, contre 24 300 dans un établissement, ou quartier, dont la densité est inférieure ou égale à 100%. Parmi ces 46 761 personnes, 21 997 étaient dans un établissement où la densité était supérieure à 150%.

Les données par établissements permettent de suivre plus précisément leur capacité et le nombre de personnes détenues. J’ai tenté de le représenter sur un graphique en nuage de points, les pointillés montrant l’évolution dans le temps. Le point tire au rouge quand l’établissement accueille plus qu’il ne peut en supporter officiellement.

On voit ainsi la population de la maison d’arrêt de Draguignan (Var), inaugurée il y a trois mois par Nicole Belloubet, augmenter doucement à partir de son ouverture en janvier, puis dépasser légèrement sa capacité, à partir de juin… La densité en décembre est de 106,3%

La situation est un peu plus intéressante pour le centre pénitentiaire d’Orléans-Sarran. Il est inauguré par Christiane Taubira en juillet 2014. Sa population croit petit à petit, et sa densité s’installe autour de 100%. Et puis paf, catastrophe. En mai 2016, d’importantes inondations poussent à la fermeture pour rénovation d’une partie des bâtiments. Ce n’est qu’au mois dernier que le bâtiment a retrouvé une capacité comparable à la situation avant inondation. La suite des données est ici.

Est-ce que ces deux gifs valent le coup de faire tout ce travail ? 🤷‍♀️En revanche, ma carte de novembre 2012 peut être remise à jour en deux clics, et on constate, notamment (et pour partir sur une bonne nouvelle) une diminution du nombre d’établissements en sureffectif critique, en rouge : ils passent de 15 à 3.

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